Fenêtre

Il a parfois été dit que les meilleurs tableaux sont ceux qui constituent un discours sur eux-mêmes ; que la peinture la plus loquace est celle qui porte en elle, de façon intrinsèque, la trace de son histoire, de son passé et de son devenir.

Comment voir autrement les tableaux de Djina Chemtov? Comment ne pas penser, en face de ses oeuvres, que leur auteur est quelqu’un qui a beaucoup vu et regardé, de façon intense, le travail de ses prédécesseurs ? Comment ne pas imaginer qu’il y a ici les fruits d’une observation poussée et passionnée des œuvres de Cézanne et Modigliani, bien sûr, mais aussi de Michel Kikoïne et de Pinkus Krémègne, pour ne citer qu’eux ? Invité dans son atelier parisien à contempler les œuvres de Djina, certaines accrochées, d’autres, face cachée, posées contre les murs, ne dévoilant pour l’instant que leur châssis, les dernières, enfin, œuvres sur papier, qui seront bientôt sorties de leur tiroir, on a le sentiment ineffable que sa peinture vient de loin, qu’on y trouverait aisément des aïeux et une filiation inconsciente.

Bien sûr, à cela des explications simples, voir simplistes. Six ans d’études aux beaux-arts de Sofia, en Bulgarie (son pays d’origine) dans les années soixante-dix, avec, à la clé, un diplôme en 1978. Une première année de dessin à partir de moulages en plâtre ; la seconde consacrée au modèle vivant ; la troisième, seulement enfin, où les rapins s’initiaient à l’huile. Ces années d’étude sont toujours, à n’en point douter, formatrices, ne serait-ce que parce que l’on passe ensuite sa vie à s’en défaire et à en contourner les règles.

Il y a aussi la mère de Djina, artiste de renom dans son pays d’origine, qui, on le suppose, car Djina n’hésite pas à le dire elle-même, fut une des raisons qui poussèrent la fille à essayer la peinture sous d’autres cieux, plus occidentaux, là où son patronyme n’était pas synonyme d’une femme peintre reconnue.

Assurément, la peinture de Djina est donc l’œuvre de quelqu’un qui a étudié et regardé la peinture. De manière intéressante, on trouve dans plusieurs de ses œuvres des personnages qui regardent. Qui nous regardent et qui regardent la scène que nous regardons également. Ces personnages, femmes ou hommes seuls, parfois en couple, nous font quelquefois face ; ailleurs ils sont de dos. En peinture classique, cette catégorie de personnages porte un nom : il s’agit de « l’admoniteur », théorisé à la Renaissance par Leon Battista Alberti pour désigner celui qui regarde pour nous, celui qui dicte au spectateur le sentiment qu’il est censé ressentir face à ce qu’il voit. L’art en Europe pendant les cinq cents dernières années en est truffé. Les scènes flamandes ribaudes présentent généralement un rustaud au visage rubicond, la choppe à la main, nous invitant d’un geste ou d’un regard à nous joindre à la fête. Combien de pleureuses autour des Mises au tombeau ou des Crucifixions nous incitent à ressentir la douleur du Christ ? Pourtant, ici, les personnages de Djina restent neutres. Leur visage parfois dissimulé, il nous est impossible de savoir ce qu’ils ressentent, ce qu’ils pensent. Passifs, impassibles, impavides, ils nous invitent à voir en eux ce que nous aimerions ressentir. Ils sont un peu des réceptacles vides dans lesquels nous pouvons nous projeter, une interface en quelque sorte entre le tableau et nous. Une invite à pénétrer dans l’œuvre, à nous faire prendre conscience que nous sommes désormais face à un tableau. Un discours sur la peinture, en somme.

Un autre dispositif interpelle également dans l’œuvre de Djina : celui du cadre. Pas celui qui entoure la toile, généralement en bois brut et neutre au possible, mais ce cadre peint sur la toile, cette bande qui enchâsse le paysage, entoure la scène, clôt, mais pas toujours complètement, le tableau.

On le sait depuis la Renaissance : un tableau est une vision sur un autre monde. Et son cadre en est la fenêtre. Se pourrait-il qu’il n’en aille pas autrement ici avec ces cadres peints ? Se pourrait-il que ce listel, ce cartouche nous pousse à nous projeter dans l’œuvre ? à nous faire basculer dans le monde onirique de Djina? Force est de constater qu’il dirige la concentration du spectateur, qu’il appelle à dévorer des yeux les effets de matière, les textures nerveuses, les reliefs rugueux, qu’il donne fortement à ressentir, avec la paume de la main, les aspérités à la fois rêches et onctueuses qui donnent à chacun de ses tableaux cette saveur inimitable. Djina travaille ses tableaux comme des estampes ou, plus spécifiquement, comme des contre-épreuves, méthode vraisemblablement issue de ses années passées à travailler le monotype. Une ébauche en couleurs est ainsi reprise, nuancée, affermie, des points de lumière apportés. Les couleurs s’impriment toujours sur un fond sombre : noir ou bleu foncé. L’artiste va ensuite vers le clair ; d’ailleurs, elle le dit volontiers elle-même : partir d’un fond blanc ne lui convient pas. C’est sur cette base que se déploie la palette à la fois tendre et mordante : ses bleus complexes et translucides, tirant tantôt vers l’indigo, tantôt vers le turquoise ; ses ocres où se perdent des reflets orangés et dorés à la fois ; ses gammes de vert, ses palettes de brun. Il faut louer la couleur chez Djina Chemtov, car si la bonne peinture se prête au discours, la belle peinture, elle, se prête au regard. Et celle de Djina commande la contemplation.

Laurent Benoist