Horizons rêvés

Lorsque je contemple les tableaux de Djina Chemtov, j'ai l'impression qu'ils requièrent une introduction particulière, une sorte d'initiation. Au sens propre comme au sens figuré. C'est comme si je devais d'abord avoir l'autorisation de l'auteure pour pénétrer dans son monde intime, réservé à un petit nombre, avant de passer dans un espace intermédiaire semblable à un vestibule à partir duquel sa « vue de la fenêtre », qui lui est si personnelle, se révélera au loin à mes yeux. Et plus je scrute ses tableaux, plus je découvre de profondeur et de strates sémantiques. Perspectives et plans se suivent, dans l'espace comme du point de vue plastique. Chaque couleur, chaque centimètre de ses œuvres révèlent une profondeur nouvelle et un sens nouveau. Privilège, au départ, de l'artiste, qui devient, ensuite, le mien.
Il est tout à fait normal qu'un tableau ou qu'une expérience artistique représentent une réalité ou une idée médiatisées par le regard de l'auteur, c'est ce qui caractérise la création de tout artiste. Ce qui intrigue, ici, c'est le fait que, chez Djina Chemtov, rien n'est aussi littéral qu'il ne le paraît à première vue. On aurait du mal à en dire autant de la plupart des oeuvres picturales qui appartiennent au même genre. Or, cela mérite assurément qu'on y prête attention et que l'on tente d'en faire une analyse.
Dans sa toute dernière série de tableaux, c'est sur le paysage que l'artiste concentre son attention. Le paysage du point de vue spatial mais aussi sémantique : tout un ensemble fait d'énergie compacte aux vibrations puissantes, constituant la matière résolument dense de volumes et de surfaces qui entrent en correspondance. C'est une matière remplie précisément de son énergie à elle, tissée de pensées, de souvenirs, d'expériences vécues ou de désirs non réalisés. Le paysage, chez Djina Chemtov, est construit à partir d'un mélange de souvenirs réels de belles expériences et d'états désirés mais non vécus. Tous ces états d'âme, elle les dispose en strates, l'un sur l'autre, comme si elle recherchait en eux la raison de vivre. Ou bien elle les estompe, en les entreposant dans la boîte des souvenirs et des rêveries. Ce croisement de souvenirs réels et fictifs constitue l'état dans lequel, habituellement, l'auteure crée ses toiles. Elle réussit de cette manière à construire aussi un « paysage » temporel : instants passés et actuels, de jadis aussi peut-être, qui créent une sorte de perspective temporelle originale. C'est précisément cet état qui frappe et distingue son œuvre en tant qu'artiste. Ses tableaux fascinent peu à peu mais avec assurance celui qui les regarde. Pour la simple raison qu'il n'est pas encore donné à l'homme de comprendre instantanément la force vibrante de cette énergie et de réagir de manière adéquate à son effet puissant.

Telles sont les pensées qui me viennent lorsque je regarde les nouvelles toiles de l'artiste, toiles dans lesquelles alternent forêts et plaines, couchers de soleil et ombres, jeune filles sur le fond de villes lointaines et féeriques, golfes et cheveux agités par le vent : autant de coups de pinceaux, en réalité. Ce qui est intéressant, c'est que ce n'est pas ce que je vois, mais ce à quoi me font penser ses toiles. Ils semblent receler beaucoup de vent et comme une lumière mystique. Ce qui me fait penser à l'idéogramme chinois qui exprime leur conception de la nature par « vent-lumière ». Du coup, je me demande si ce que dessine Djina est la nature précisément. Certes, dans ses toiles il y a la forêt, la terre ferme, beaucoup de fleurs sur les rebords des fenêtres, des pêches dans la coupe, du vent dans les cieux... Mais tout cela semble être ailleurs, sur une autre terre, sous un autre air. Ce qui est certain, cependant, c'est l'air qui règne dans l'atelier de l'artiste : très inspirant et surtout porteur d'espoirs.



Texte de Nadia Timova
traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov