L'art, comme la pensée

L'art, comme la pensée, est un voyage en solitaire. C'est du moins l'idée qui s'impose au visiteur d'une galerie où sont exposées les œuvres de Djina Chemtov. On prend soudain conscience du côté solitaire du travail artistique. La solitude de qui regarde par une fenêtre, perdu dans ses pensées.

La peinture est semblable à une fenêtre, voire à une fenêtre dans la fenêtre. La création picturale est comme l'œil de la pensée. L'oeil éclatant de la pensée qui illumine les champs, les arbres, les maisons, l'étendue des tois da la ville. Dans l'œuvre de Djina Chemtov, nombre de personnages se présentent de dos, déjà tournés vers la peinture. Mais même lorsqu'ils sont tournés vers l'extérieur, leur regard nous invite à voir le monde derrière eux. Ce seul regard nous met en relation non pas avec les champs, les arbres, l'étendue des tois de la ville mais avec la texture de ceux-ci; cette alchimie subtile qui fait que la peinture semble s'élever à la rencontre de la lumière.

Cet homme à la fenêtre penché sur la cité nous invite à regarder non seulement vers mais pour ainsi dire dans ce qui s'étend devant nous. Il semble s'agir d'une invitation à se perdre dans le spectacle. Est-ce là les toits de Paris, de Sofia, d'Alexandrie? Non, ce n'est plus la ville, ce ne sont plus les toits, mais bien tentation d'engloutissement dans cette sombre texture qui sans cesse avance et reflue sur la laisse du jour.

Quelles que soient les contrées que l'artiste choisit de visiter, quelle que soit la profondeur de son voyage intérieur, quel que soit l'exotisme, l'unité de l'œuvre réside en ce point de retour permanent. Les méandres de la mémoire comme l'illusion de la différence sont cependant nécessaires pour qu'advienne ce mouvement de retour de l'artiste à la lumière de cette même fenêtre qui n'est autre que le miroir de l'âme.

Et avec quel succès l'art de Djina Chemtov sait reproduire ce mouvement! Seules de longues années d'effort solitaire peuvent rendre l'artiste capable de cette prouesse qui consiste à nous révéler cette onde mêlée des choses et de la lumière: regardez les arbres! Regardez un homme se pencher sur la ville! Mais pourquoi nous sentons-nous obligés de faire plus que simplement regarder? D'où vient ce désir de s'abîmer dans la toile?

L'art est éternel retour.

John Monahan